Pêche à la mouche en Patagonie sauvage avec David
Récit · 6 min de lecture

Pêche à la mouche en Patagonie sauvage : la revanche

Il y a des rivières en Patagonie que personne ne connaît. Pas de lodge, pas de brochure, pas de pression, ou très peu. Juste toi, de l’eau froide qui descend de la Cordillère, des truites sauvages que presque personne n’a jamais dérangées, et dix jours sans croiser âme qui vive en dehors d’un gaucho qui passe au loin sur son cheval. Des endroits où l’immensité te prend aux tripes et où tout ce qui t’a poussé un jour à tenir une canne à mouche prend enfin un sens.

Rivière sauvage du Nord de la Patagonie

La mauvaise journée

Dans le Nord de la région de Neuquén, le tourisme pêche est encore quasi inexistant. Rien à voir avec les lodges du Sud. Ici tu te sens minuscule, et c’est exactement ce que tu viens chercher.

Ce jour-là avec David, on n’a rien fait. Huit heures de rivière, deux poissons. Nymphes, sèche, dropper, streamers : tout y est passé. Rien. Ces journées peuvent arriver je le sais, mais en Patagonie, c’était la première fois. Quand t’es guide, la mauvaise journée de ton pêcheur c’est la tienne. Tu rentres au bivouac avec ce poids là dans les jambes, et tu te répètes que c’est de la pêche, qu’on ne contrôle rien, sans vraiment y croire.

Au bivouac, les autres racontent leurs poissons. Les meilleurs de leur vie pour certains. Je suis heureux pour eux, sincèrement. Mais le sentiment de culpabilité envers David ne lâche pas.

Et puis il y a le feu. Le cordero qui cuit lentement, un verre de Malbec en main, les histoires qui s’enchaînent. Ces moments-là ont quelque chose de magique, comme si les flammes redonnaient vie à tout le reste. On finit par rigoler. Fatigué mais le moral revenu, je rejoins mon duvet. Demain est un autre jour.

Bivouac au bord de la rivière en Patagonie

Le lendemain matin

Se lever au milieu de cette nature-là, ça ne ressemble à rien d’autre. Le soleil qui explose lentement sur les sommets enneigés de la Cordillère, l’air froid qui te saisit dès que tu sors du duvet, le silence. Ce silence de Patagonie qui n’existe nulle part ailleurs. Tu prends ton café, tu regardes la rivière en contrebas, et sans vraiment t’en rendre compte, la veille s’efface.

C’est une des choses que j’aime profondément dans la pêche à la mouche. Elle t’oblige à être là, vraiment là. À observer, ressentir, lire l’eau avant même de sortir une canne. Les mauvaises journées existent, elles font partie du jeu. Mais une rivière au petit matin a cette capacité de tout remettre à zéro, comme si elle te donnait une nouvelle page blanche.

Aujourd’hui je reste avec David. On a une revanche à prendre, et je sais exactement où on va.

Matin sur la Cordillère en Patagonie

La revanche

On se dirige vers un endroit que j’affectionne particulièrement. C’est en vérité plus un spring creek qu’une rivière à proprement parler. Elle naît d’un petit lac au cœur d’une vallée glaciaire, avec des eaux cristallines et fraîches tout au long de l’année. Elle passe de profils méandreux à de petites sections de torrents dans un cadre grandiose aux sommets enneigés. Un endroit que peu de gens connaissent. Un endroit qui mérite le détour.

Don Humberto nous accueille comme toujours, ce gaucho emblématique du coin au visage buriné par des années de soleil et de vent de Patagonie. Il ne manque jamais une occasion de venir nous saluer avec ses grands sourires et ses histoires. Il y a des gens comme ça, qui appartiennent à un lieu autant que le lieu leur appartient.

Don Humberto, gaucho de Patagonie

Le soleil est avec nous, et par chance, l’innommable n’a pas encore montré le bout de son nez. C’est le nom qu’on donne ici au vent. La croyance locale dit que si on le nomme trois fois, il apparaît. On n’en parle pas.

Je commence à montrer les premiers spots à David sur les méandres. L’eau cristalline, la forte lumière, les courants lents : rien n’est facile ici. Il faut observer, s’accroupir, approcher comme un sioux. Quelques ronds se dessinent çà et là à la surface. Les truites sont là.

David en action sur un spring creek de Patagonie

Après quelques tentatives infructueuses et plusieurs changements de mouche, c’est un petit cul de canard marron, monté par un ami breton, qui fait la différence. La première est dans l’épuisette. Malgré mon habitude des lieux, je m’extasie toujours autant devant ces farios. De vrais petits bijoux.

Truite fario de Patagonie dans l'épuisette

David enchaîne quelques belles prises tout au long de la matinée. Et puis il y a celle-là : dans une vague torrentueuse, deux centimètres derrière un rocher, à l’exacte limite d’un bordel de branches en face. Je la vois. David non. Je lui explique, il doute. Je lui monte le diamètre du bas de ligne. Le courant est costaud et le poisson est de belle taille. Faut que ça tienne.

Premier lancer : trop à gauche. La truite ne bronche pas mais je tremble déjà. Deuxième lancer : pile dans la bonne ligne de courant. Elle bouge. Elle vient voir. « Reste calme » je dis à David. Honnêtement, cette phrase m’était autant destinée qu’à lui. Mon cœur battait la chamade.

Elle suit la mouche sur un bon mètre. Et la refuse.

On explose tous les deux. David se retourne avec des yeux ronds : « Putain, beau fish. » Je ris jaune. Je lui fais changer pour ce qu’on appelle ici una chancleta, le surnom des grosses mouches terrestres en tout genre.

« Schplof. » La chancleta tape le courant un bon mètre au-dessus de la bête. Il y a des moments comme ça où tout s’aligne : le bon lancer, le poisson actif en amont, cette espèce de sixième sens du pêcheur à la mouche qui te dit que ça va se passer. Le museau sort lentement, attrape l’énorme mouche. Une demi-seconde. La ligne se tend.

Je hurle.

David gère la lutte d’une main de maître. Le poisson fonce sous les branches, prend le courant, dévale. La canne plie, bascule. Épuisette en main je descends en aval, la peur de faire une connerie omniprésente. Elle fonce vers moi, David la bride au moment parfait. Je plonge l’épuisette comme un coup de patte d’ours.

Elle est dedans.

La belle fario de David au ventre doré

Ce n’est pas un record. Mais elle a une robe extraordinaire : un ventre doré à faire pâlir les plus beaux plafonds du Vatican. Le coup de ligne, la bagarre, ce cadre… C’est pour ça qu’on est là. C’est pour ça qu’on revient.

La marque indélébile

Ces rivières-là ne sont sur aucune carte de pêche. Elles n’ont pas de nom connu, pas de réputation à défendre. Elles existent juste, froides, sauvages, indifférentes à tout ce qui se passe ailleurs. Et c’est exactement pour ça qu’on y revient.

La Patagonie se vit intensément et laisse une marque indélébile. On ne rentre jamais tout à fait le même.

Patagonie sauvage, la marque indélébile

Et si ces rivières vous appellent, tout commence sur la page du voyage de pêche à la mouche en Patagonie, ou par un message : écrivez-moi.

Baptiste Conquet, moniteur-guide de pêche à la mouche
L'auteur

Baptiste Conquet

Moniteur-guide de pêche à la mouche diplômé d'État. Je guide en Aveyron et en Lozère, et je conçois des voyages de pêche en Patagonie argentine, à Jurassic Lake et sur les eaux à dorados.

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